Ithemba - Design Solidaire.

Cyrille Varet s'est investi depuis 2002 dans une initiative humanitaire baptisée Ithemba.
Parti d'une utopie, celle d'espérer apporter réconfort aux victimes du VIH-Sida en Afrique, ce projet a connu un succès internationalement reconnu, à la fois sur le terrain et en Europe.
Ithemba a su allier soutien à des femmes affectées par le virus en développant des activités génératrices de revenus leur apportant revenu régulier et soutien psychologique et le développement d'une collection d'objets polulaires, dans le sillage de la symbolique ampoule Ithemba décorée de perles et de silicone.



Ithemba
- Interview de Cyrille Varet.

Propos recueillis en 2004
.
Cet échange reste d'actualité et explique bien la genese du projet Ithemba.

Cyrille Varet, à 35 ans, vous semblez être à un tournant de carrière. pouvez vous nous expliquer
cette évolution récente qui a réorienté votre approche professionnelle?


En Mai 2002, alors que je fêtais mes 10 ans de créateur de mobilier et préparais une exposition rétrospective de ce travail, j’avais en tête un rêve, un peu idéaliste, d’encrer ma passion dans un cadre plus concret, d’aide à des personnes touchées par le Sida en Afrique en mettant à profit tous les contacts établis et toute l’expérience glanée au fil de ces années.

Comment a réagi votre entourage face à cette idée?


Annoncer un tel changement de cap pouvait sembler surréaliste à juste titre pour la plupart des personnes qui m’entouraient, mais tout a changé quand j’ai fait mon premier voyage en Afrique du Sud.
J’avais préalablement réfléchi au projet de manière théorique, rédigé le concept, le plan d’ation, les objectifs. L'idée de base était de concevoir des objets, inspirés de cultures locales, et pouvant être fabriqué par des personnes touchées par le Sida et l’exclusion afin de leur apporter un revenu régulier. Le osucis premier était de ne pas tomber dans des objets ethiques en décalage par rapport aux attentes du public, et de privilégier une approche marketing forte autour des objets, unhe identité capable de véhiculer un message derrière les objets.

Pourquoi l’Afrique, et comment vous est venue cette engagement pour cette cause?

J’ai réalisé quand j’avais 18 ans un voyage humanitaire de 2 mois à Bakel, une petite ville perdue à la frontière du Sénégal et de la Mauritanie.
Cette expérience est restée encrée dans ma mémoire, et les rapports humains que j’ai pu avoir là bas, cet engagement humanitaire pour une cause différente, car il sagissait de la lutte contre la déforestation, la plantation d’arbres, et la construction de canaux d’irrigation, ont été une préparation humaine évidente à cet engagement.
J’étais d’autre part révolté par cette communication fataliste sur la situation de l’Afrique face au SIDA.

N’est-ce pas démesuré de s’attaquer à un problème d’une telle ampleur?


Si, effectivement, on a toujours l’impression que toute action n’est qu’une goutte d’eau face à l’ampleur du fléau, mais je me suis entêté à croire que c’était avec une multitude de micro-projets que l’on pouvait aussi faire avancer les choses, les mentalités, et faire reculer la maladie.
Il est trop facile de rejeter la faute sur des labos, des gouvernements, et se dire qu’il n’y a rien à faire.
Quand on se retrouve sur le terrain, la vision est différente. On se rencontre qu’avec peu de chose, on peu apporter beaucoup d’espoir, et plus concrètement, un soutien important aux personnes touchées.

Parlez nous de votre premier voyage, en Afrique du Sud, c’est bien çà?

Le hasard d’une rencontre m’a guidé vers ce pays.
J’ai rencontré un décorateur Sud-Africain à Barcelone en 2002, Scott Hart, motivé par les mêmes idées, et un bref échange avec lui m’a convaincu de partir dans ce pays 15 jours plus tard. Il m’a mis en contact avec des associations locales de lutte contre le Sida, dont Wola Nani, association regroupant 250 femmes séropositives des townships de la région du Cap.
Cette association a pour but de générer des activités apportant à ces femmes un revenu régulier.
Scott avait commencé à imaginer quelques objets réalisés par ces femmes.
Une activité qui a l’époque était plus une occupation qu’une réelle source de revenu, mais j’ai pu voir l’importance de cette démarche, et l’apport psychologique pour ces femmes. Le pari réussi a été de transformer cette démarche en une réelle activité, avec des objets attractifs trouvant être distribués en Europe pour que cette activité soit pérenne pour les femmes, et permette d’en former un plus grand nombre.

Comment êtes vous passé du stade de prototypes à la diffusion et une telle médiatisation,
en particulier de l’objet phare, l’ampoule décorée?


De retour de ce voyage, j’ai présenté les prototypes, le projet à tout un réseau de boutiques avec lesquelles nous travaillons.
La réaction a été unanime, tant sur le concept que sur les objets.
J’ai littéralement fait du porte à porte, au début, pour raconter ma petite histoire, puis vu la réaction, toute notre petite équipe s’est investie pour développer plus largement le projet.
Nous sommes là en 2002. expliquez nous la chronologie.
J’ai eu l’idée de lancer la gamme pour la journée mondiale contre le Sida le 1er décembre 2002. C’était une date butoir, qui a permis de fédérer tout le monde et coordonner le lancement.
Nous avions une image forte, le logo, des supports visuels identiques sur tous les points de vente, un message commun, et les objets se sont retrouvés dans près de 45 points de vente, avec le soutien de Agnès b, qui les a distribués dans ses 45 boutiques, le BHV, la Samaritaine, la FNAC Bastille, et plusieurs boutiques de déco parisienne et certaines en province.
 
Comment s’est organisée la mise en œuvre en Afrique du Sud?

C’était assez inattendu...
En l’espace de quelques mois, les femmes se sont retrouvées avec une réelle activité à temps plein, qu’elle pouvaient gérer de chez elles, et de nouvelles femmes ont rapidement été formées.
La période de Noël a été très chargée, mais nous nous en sommes sortis...
Après Noël, on a senti une petite démobilisation contraire au principe du projet.
J’ai senti l’effet “feu de paille”, et çà a été tout un investissement personnel de notre équipe pour convaincre les distributeurs de l’importance de croire en ce projet dans la durée, et de l’importance de la régularité des commandes pour les femmes.

Vous avez été suivi?

La bonne volonté ne suffit pas.
J’ai pris conscience début 2003 d’une double nécessité:
-Développer le réseau de distribution, pour avoir une régularité de commande sur l’année.
-Imaginer un projet annuel, permettant de renouveler l’attrait du projet, et d’avoir une communication régulière sur le projet.
Agnès B, qui nous avait demandé de réfléchir à un prototype d’ampoule exclusif pour ses boutiques, m’a donné l’idée de demander à des créateurs de mode de dessiner chacun une ampoule, que nous pourrions éditer sous leur nom et faire réaliser par les femmes.
Pour la distribution, j’ai pris contact avec Maison&Objet, qui a réservé un accueil
incroyable au projet et nous a donné carte blanche sur un espace du salon pour présenter en avant première ce projet “La Mode Dessine l’Espoir”.Nous avons travaillé tout l’été sur la préparation de ce double projet, monter le stand, contacter les maisons de couture, récupérer les dessins, concevoir les prototypes.
Un travail de titan pour une petite équipe qui s’est investi à fond autour de ce projet.
 
Et Cyrille Varet, designer dans tout çà?

Il est clair qu’à ce stade, un tournant quasi irréversible était franchi.
Les pièces de mobilier continuaient à sortir de l’atelier, mais j’avais de plus en plus de mal à cumuler les passions et les casquettes...
Mon cœur était dans ce projet, dans cette nouvelle ouverture, avec toutefois un respect pour cette activité artisanale et créative sans laquelle le projet n’aurait jamais pu voir le jour.

Un autre univers, pour vous que de sillonner l’Afrique, après avoir travaillé dans un univers ludique, décoré plateaux TV, restaurants. Comment vivez vous ce contraste?

Je pense que c’est là la clé de la réussite d’Ithemba.
C’est de pouvoir être le lien entre ces univers qui ne se côtoient pas toujours.
Apporter un message là où il doit être entendu.
J’ai été impressionné de voir toutes les bonnes volontés qui se sont rassemblées sur la route. Je trouve ça positif, dans un monde que l’on croit individualiste, et égoïste, de voir comment des individus sont prêts à s’investir et soutenir des actions qui les touchent.
Il suffit d’apporter l’impulsion, le contact, le désir.
Concernant ces activités passées, qui m’ont permis d’affirmer mon style auprès du public, la transition est plus radicale effectivement.
Comme si mon mobilier avait changé de rôle en quelque sorte, pour passer du décor à la figuration, et incarner un rôle, une mission plus concrète et moins futile.

Comment évoluent vos collections personnelles?

J’ai amorcé une refonte complète de la collection, pour abandonner la pièce unique, les trônes, cet univers que beaucoup ont associé à Alice au pays des Merveilles...
J’ai fait rêvé beaucoup de gens en concrétisant un monde imaginaire ludique et décalé.
Je veux aujourd’hui les émouvoir en véhiculant derrière ces objets un autre message, un message d’espoir, une autre histoire, un autre conte de fée, encré dans une réalité implacable, mais où les sourires retrouvés sur les visages de ces femmes sont encore plus gratifiants. Le plaisir de l’objet est là, les objets sont peut-être plus simples, moins démesurés, mais le message qu’il véhiculent est lui plus fort.

Chaque ampoule qui s’allume dans un appartement aux quatre coins du monde apportera chaque jour son lot de questions, et chaque jour, l’acquéreur expliquera le projet, et transmettra un message d’espoir qui rompt l’immobilisme face à cette cause.
Cette responsabilisation est essentielle à mes yeux dans ce projet.
C’est ce qui a fait de cette petite goutte d’eau un projet qui à ce jour soutient 50 femmes directement par un revenu régulier, plusieurs centaines de femmes grâce à l’Association Dessine l’Espoir et les retombées du projet des ampoules de créateurs, et a peut être changé l’approche de millier d’occidentaux sur la situation du Sida en Afrique.
 
Comment est née cette association?

L’idée de cette association est venue au fil de mes voyages en Afrique.
J’ai vécu de plein fouet la mort de 2 femmes associées au projet, et j’ai pu voir que le confort et la confiance retrouvée ne suffisaient pas à aider durablement ces femmes.
J’ai imaginé cette structure totalement indépendante pour financer des actions de soutien médical et psychologique à ces femmes et à leurs communautés élargies.
Ainsi, le projet de la Mode Dessine l’Espoir avait pour but de rassembler des fonds pour cette structure associative. La vente aux enchère des prototypes et dessin originaux des créateurs, ainsi qu’une donation de 6 euros par ampoule de créateur vendue a ainsi permis de mettre en place une action en Afrique du Sud qui permettra d’encadrer les 250 femmes de Wola Nani, et qui rayonnera sur leur entourage proche.
Là aussi, un incroyable réseau de bonnes volontés s’est rassemblé autour de cette idée, et l’association, présidée par Carole Merienne, compte aujourd’hui plus de 50 adhérents, 15 volontaires engagés dans son conseil d’administration, et s’affirme comme une structure indépendante qui a trouvé sa vocation et s’implique de manière concrète sur des opérations de terrain.
 
Comment évolue votre show-room sous le Viaduc des Arts?

Voilà 10 ans en 2004 que j’occupe une de ces arcades, qui a vu naître mes premières créations, et a aussi servi de laboratoire à Ithemba.
J’ ai toujours considéré cet espace comme un lieu de rencontre, un espace de liberté, où se sont succédés expositions collectives et soirées.
Un espace vivant, qui s’est enrichi de ces rencontres artistiques.
L’arrivée d’Ithemba a transformé l’espace.

Dans ce show room cohabitent depuis les deux activités.
Une partie de ma collection est dédiée au projet, et intègre des éléments fabriqués en Afrique du Sud par les femmes. Cette ligne est constituée de luminaires principalement, et d’accessoires, et côtoie des pièces personnelles qui renforcent l’originalité du lieu et restent disponibles à la vente: Lustres arborant les ampoules Ithemba, sièges, sièges de bar.
 
Ithemba reste associé au personnes touchées par le Sida, en Afrique?

Géographiquement, l’Afrique reste actuellement l’axe de développement d’Ithemba.
Concernant le Sida, il reste le cœur du projet.
Cependant, il était nécessaire d’ouvrir le projet à des personnes touchées par l’exclusion de manière plus générale, afin de ne pas stigmatiser les populations avec lesquelles nous travaillons, et pouvoir travailler sur place aussi avec un réseau d’artisans dont l’apport est essentiel pour développer une ligne d’objet.
Ainsi, les abat-jour de la collection sont par exemple tissés et habillées par des femmes et des hommes séropositifs (phénomène nouveau, et plutôt encourageant d’ailleurs de voir que des hommes osent désormais se joindre au projet).
Mais les structures en fil de fer de ces abat-jour sont réalisées par des artisans des townships, qui ont tout autant besoin de travailler, mais qui ne font pas forcément partie d’association de lutte contre le Sida.
Cette cause reste une préoccupation première, mais sans être exclusive, afin de ne pas limiter la créativité. Certaines tâches demandent un savoir faire, et sont également fatigantes pour des personnes affectées par le virus.
D’autre part, il est intéressant d’associer des personnes extérieures, qui connaissent le projet, savent que les femmes avec lesquelles ils travaillent sont séropositives.
Cela permet de faire reculer la stigmatisation, dans des pays et des zones géographiques comme les townships Sud-Africains où plus d’un quart de la population est touchée.
 
 


Vous définissez vous comme un designer engagé?

J’aime l’idée de Design Solidaire, qui appuie la marque ithemba en baseline, maintenant. Mon engagement est certain, il a dépassé le stade simple de la création, et j’ai de plus en plus envie d’ouvrir le projet à d’autres designer et les inciter à s’impliquer dans cette démarche. J’ai toute mon expérience à leur apporter en ce sens.
En effet, il ne suffit pas de dessiner un objet, il faut réfléchir au cadre de travail dans lequel cette activité sera réalisée, à la répartition des tâches, au suivi sur place, à la logistique de transport et de diffusion.
Ithemba a désormais beaucoup d’atouts en ce sens à partager.
Je ne manque pas d’idées non plus, et je suis sur qu’elles fleuriront au fil de mes prochains voyages.

Comment arrivez vous à gérer votre activité et vos voyages fréquents?


Je suis entouré d’un équipe passionnée par le projet et qui assure désormais un relais vraiment efficace, même en mon absence.
L’évolution s’est fait progressivement, mais la croissance d’Ithemba s’est faite dans un esprit
d'équipe, essentiel et riche.

Une réelle équipe se met aussi en place sur le terrain en Afrique, ce qui me permet aussi d'assurer la continuité du projet.
C'est une grande satisfaction de sentir que l'on n'est plus indispensable, et que le projet vit et est autogéré sur place.